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Quel est le
Martinisme pratiqué
au sein du Grand Prieuré des
Gaules ?
La
question pourrait à l’évidence, sous son intitulé relativement simple,
surprendre quelque peu, si l’on ne se penchait un instant, avec attention,
sur ce qu’elle nous révèle en réalité en tant qu’intéressante information,
et ouvre comme perspective spirituelle originale.
Tout d’abord, et cela n’est pas anodin, ni non plus courant du point de vue
des habitudes en ces domaines relativement fermés, elle nous indique, de
manière claire et directe, qu’il existe une pratique Martiniste au sein de
notre Ordre, et donc des frères qui se consacrent, et le mot n’est pas ici
utilisé sans intention, à des travaux placés sous les auspices du Philosophe
Inconnu, c’est-à-dire Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), l’un des
penseurs majeurs de l’illuminisme chrétien au XVIIIe siècle.
D’autre part, cette question laisse plus ou moins sous-entendre, à
l’évidence, qu’il y aurait un Martinisme spécifique au Grand Prieuré des
Gaules, une façon particulière de vivre cet engagement qui lui
appartiendrait en propre.
I.
Rappel historique
-
A
la première interrogation il est aisé de répondre puisqu’il n’est plus
fait secret aujourd’hui de l’existence d’une Société Martiniste œuvrant,
en tant qu’Ordre Associé, à l’intérieur de nos structures, possédant une
fonction bien précise et occupant une place certes discrète, mais
cependant effective et féconde.
-
Le
second aspect de la question, portant sur une éventuelle spécificité de
notre Martinisme propre au Grand Prieuré des Gaules, demande que
l’on s’y arrête un peu plus longuement car il fait appel à des éléments
non évidents et qui peuvent, légitimement, apparaître comme obscurs,
d’autant touchant à des sujets sur lesquels on pose souvent délicatement
un certain voile d’opacité.
-
Comment donc aborder notre exposé, afin de projeter une sensible et
profitable lumière sur les éléments qui participent de la nature même de
nos travaux Martinistes ? Avant que de répondre à ces questions, et en
premier lieu, attachons-nous très rapidement à indiquer d’où ce courant
tire son origine.
Historiquement, la doctrine Martiniste prend sa source chez Martinès de
Pasqually (1710-1774), il en est, à de nombreux égards, l'incontestable père
fondateur et le premier prophète. Thaumaturge et homme de Dieu, ses
connaissances, seront directement à la base des écrits et de la pensée de
Louis-Claude de Saint-Martin. Personnage déroutant, né à Grenoble, Martinès
semble avoir hérité, sans doute par transmission familiale, d'un
enseignement judéo-chrétien dont nul, jusqu'à présent, de par une absence
quasi totale de documents, n'a pu véritablement déterminer la nature. Il va
cependant, par son action, et en peu d’années, bouleverser la vie
initiatique de nombreux maçons érigeant une structure qui le rendra célèbre,
connue sous le nom d'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers,
qu’il avait d’ailleurs baptisé, initialement, Ordre des Elus Coëns de Josué.
Martinès de Pasqually laissera un enseignement, ou plus
exactement léguera une doctrine et une pensée fermement établies. Présentant
des caractéristiques surprenantes, elles possèdent toutefois une cohérence
admirable, fournissant, sur de nombreux points complexes de l'Histoire
universelle, des éclairages essentiels, offrant, à celui qui prend la peine
de s'y pencher un instant, d'entrer dans l'intelligence des causes premières
et la compréhension de vérités qui, pour certaines, étaient jusqu'alors bien
obscures. Le Martinisme, tel que Martinès en formulera les premières bases,
possède ainsi un corpus doctrinal fondé sur un principe premier qui se
résume à cette affirmation simple, qui traverse d’ailleurs tout son
Traité de la réintégration des êtres dans leur première propriété,
vertu et puissance spirituelle divine : l'homme n'est pas actuellement
dans l'état qui fut le sien primitivement ; victime d'une Chute dont il est
responsable, il vit désormais comme un prisonnier, un exilé au sein d'un
monde et d'un corps qui lui sont étrangers.
Cette doctrine, dont beaucoup d’éléments furent initialement
exprimés dans l'Ecriture Sainte, évoqués par les Apôtres, puis, au cours des
siècles par les Père de l'Eglise, sera pieusement conservée, rappelée, mais
également développée, précisée, amendée et sur certains points
singulièrement corrigée, voire même parfois nettement redressée, d'une
judicieuse et pertinente manière, par deux des disciples les plus éclairés
de Martinès de Pasqually, à savoir Louis-Claude de Saint-Martin, déjà
évoqué, dit le « Philosophe Inconnu », et Jean-Baptiste Willermoz
(1730-1824), ce dernier ayant travaillé à adapter au symbolisme de la
Maçonnerie Ecossaise et aux structures chevaleresques de la Stricte
Observance les enseignements martinésiens. On ne manquera pas de rappeler, à
ce titre, que l'appellation « Martiniste », primitivement, avant que Papus
(1865-1916) et Augustin Chaboseau (1868-1946) n’en popularisent le terme par
la fondation d’un Ordre connu sous cette appellation, entre 1887 et 1891,
qui bénéficia effectivement d’un certain rayonnement, provient précisément
des Maçons du Régime Ecossais Rectifié établis en Russie, désignés de la
sorte puisqu'ils étaient généralement, par delà leur qualité de frères
rattachés à la Réforme de Lyon, des adeptes plus ou moins actifs des
pratiques de Martinès, mais surtout des admirateurs enthousiastes de la
pensée de Louis-Claude de Saint-Martin, et pour certains même, comme dans le
cas de Nicolaï Novikof (1744-1818), des disciples directs et intimes du
Philosophe Inconnu.
II.
Originalité de Saint-Martin
De fait, Saint-Martin avait établi, tout au long de ses écrits et dans son
attitude, une approche personnelle des thèses martinésiennes, se distinguant
de manière significative, en insistant très tôt, quelque peu gêné par la
complexité des pratiques des élus coëns, sur l'importance de la réception
silencieuse et intime de la Parole sacrée, ainsi que sur le caractère
supérieur du cheminement selon l'interne, pour reprendre une de ses
expressions favorites, déclarant ouvertement et fermement, qu'il était
inutile de s'embarrasser de techniques pesantes, qu’il était vain de
laborieusement s'attarder avec les élémentaires et les esprits
intermédiaires, et qu'il convenait, bien au contraire, de s'ouvrir
directement, par une sincère purification du cœur, aux mystères de la
génération du Verbe en nous. S’écartant donc de pratiques qu'il jugeait
dangereuses et contraignantes, Saint-Martin, qui choquera par ses propos
certains des anciens élèves de Martinès, prônera, dans ce que l’on se
devrait d’appeler non pas le Martinisme afin de dissiper de nombreuses
équivoques, mais le saint-martinisme, un retour à la simplicité évangélique,
et se fera l'ardent prophète d'une union substantielle avec le Divin, union
dans laquelle se doivent absolument de dominer le dépouillement le silence
et l'amour
.
III. La voie intérieure saint-martinienne
Le
Philosophe Inconnu, en effet, n'hésitera
pas à défendre et encourager la possibilité d'un travail opératif hautement
spiritualisé, écartant les pièges que ne manquent jamais de produire les
procédés par trop dépendants des manifestations phénoménales.
Mais qu'est-ce qui était, au fond, à l'origine d'une telle attitude,
d'autant venant du secrétaire même de Martinès, de celui qui avait été, les
dernières années
avant sa disparition, le plus proche
collaborateur et l'auxiliaire privilégié du maître ? Le mystère, qui déjà au
XVIIIe siècle, intriguait et parfois troublait ceux qui étaient versés dans
ces domaines, se poursuit encore de nos jours et continue d'alimenter les
légitimes réflexions et nombreuses interrogations des « hommes de
désir » .
En réalité, la nécessité de l'intériorité, de la voie purement secrète,
silencieuse et invisible, est justifiée par Saint-Martin à cause de la
faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de
son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu
infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas
lorsque nous nous éloignons de notre source, qui mettent en péril notre
esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les
limites des domaines sereins protégés par l'ombre apaisante de la profonde
paix du cœur : « A peine l'homme fait-il un pas hors de son intérieur,
que ces fruits des ténèbres l'enveloppent et se combinent avec son action
spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu'elle sort de lui, serait saisie
et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s'il respirait un air
corrompu. (...) combien (...) l'homme court de dangers dès qu'il sort de son
centre et qu'il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo,
§ 4.)
L'homme doit donc se persuader, qu'il n'a rien à attendre des régions
étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d'y
découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent d'être mises à jour
et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l'homme ne sont pas
situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou
plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils
rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de
l'agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile
course, les énergies vers les réalités non essentielles et périphériques.
Saint-Martin insistera sur ce point avec force : « Par ses imprudences,
l'homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui
deviennent d'autant plus funestes et plus obscurs, qu'ils engendrent sans
cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui font que
l'homme se trouvant placé comme au milieu d'une effroyable multitude de
puissances qui le tirent et l'entraînent dans tous les sens, ce serait
vraiment un prodige qu'il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans
son esprit une étincelle de lumière. (...) l'œuvre véritable de l'homme se
passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ibid.)
IV.
La nécessaire purification du cœur
L'œuvre véritable se passe effectivement loin de
l'extérieur et des mouvements insensés, car c'est dans l'interne, derrière
le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu'ont lieu
l'authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l'exercice
constant de la prière et de l'adoration. C'est là le saint labeur, la pure
occupation, la vocation première de celui qui est destiné au service des
autels de la Divinité. Notre prière doit être un chant pur, un sublime
baume, un encens de bonne odeur ; car elle est le doux entretien auquel
l'homme doit consacrer ses jours, et, également, « consacrer » son être, car
c'est ce que Dieu, dans son insondable amour, attend et espère de ses
enfants.
Cette attitude, qui put surprendre dans un premier temps les
amis de Saint-Martin, pour la plupart des adeptes instruits en quête
d’initiations aux titres prestigieux, des curieux ou des lettrés, gens du
monde en recherche de connaissances mystérieuses, finira lentement par
s'imposer aux plus sensibles et éveillés aux pieuses vérités, et leur
apparaître comme le seul chemin, sûr et élevé, dispensateur d'ineffables
bienfaits et de nombreux fruits, alors même que beaucoup d'autres, hélas,
ne parvenaient pas à comprendre, ne voyaient pas ce qui était à l'origine de
cette attitude chez le Philosophe Inconnu, dont ce dernier se faisait
l'avocat dans ses ouvrages, attitude nouvelle et tellement surprenante,
voire choquante pour eux, habitués aux fastueux décorums des réceptions
maçonniques, à la superficielle gloire des titres et des charges, ou encore
fascinés par les impressions sensibles que provoquaient certaines pratiques
étranges et peu communes, enseignées par quelques maîtres renommés et
célèbres dont le siècle des Lumières était si friand.
Si Martinès insistait principalement sur la nature horrible et
ténébreuse du crime de notre premier parent selon la chair, Saint-Martin se
penchera, quant à lui, avec une attention accrue, faisant preuve d’une
capacité exceptionnelle de perception à l'égard de ce que sont les divers
rouages de l'âme humaine, sur le lamentable état dans lequel se trouvent
intérieurement à présent les fils d'Adam, et constatera, non seulement la
profonde dégradation et déchéance qui les frappent leur ayant fait perdre
leur statut privilégié vis-à-vis du Créateur, mais, également, les réduisant
dans toutes leurs facultés et, en particulier, les condamnant à une sorte de
quasi « mort morale ».
Cette situation tragique caractérisant l'humanité actuelle, frappera
et affectera tellement Saint-Martin, qu'il considérera, non sans raison,
comme vaine et stérile toute action ne posant pas comme préalable absolu une
véritable « purification », et ce avant toute entreprise d'instauration d'un
contact ou d'un dialogue avec le Ciel. L'homme est dans un tel état
d’abjection souligna Saint-Martin, qu'il lui faut d'abord, et en premier
lieu, qu'il se reconnaisse misérable pécheur et s'humilie profondément
devant le Seigneur, afin d'espérer pouvoir oser, après être passé par les
différentes étapes de la repentance, s'adresser à l'Eternel.
De ce fait, on comprend ce qui put conduire Saint-Martin à
affirmer : « La prière est la principale religion de l'homme, parce que
c'est elle qui relie notre cœur à notre esprit... » (La Prière,
in Œuvres posthumes), car l'intuition majeure qui se fit jour dans sa
pensée fut de se rendre compte, dans une sorte d'illumination vive, que
l'homme, malgré tous ses efforts, mobilisant mille et une techniques,
développant un appareil complexe fait de rites, d'invocations, de gestes
symboliques, s'il ne transforme pas radicalement son cœur, s'agite en
réalité en vain et reste, malheureusement, comme le dira l’Apôtre Paul, une
triste et inutile « cymbale retentissante » (I Corinthiens 12, 1).
V.
L’alliance avec la Vérité
Saint-Martin qui se demandait, dans les premiers temps de son initiation
auprès de Martinès, s'il était bien nécessaire d'employer tant de moyens
pour s'adresser à l'Eternel
,
sera en revanche assez rapidement convaincu que la seule chose,
indispensable et quasi impérative, pour pouvoir s'unir à Dieu, est de se
présenter devant lui avec un cœur pur, c’est-à-dire avec un vrai désir et
une âme humiliée
.
Ce sont là les uniques conditions d'une relation spirituelle
authentique, d'une ouverture effective au divin, d'un ineffable entretien de
cœur à cœur avec l’Eternel. Loin des vaines prétentions humaines désireuses
de parvenir à Dieu par des voies incertaines et fausses, le plus souvent
emplies d'orgueil et de vanité, il faut, bien au contraire, préparer et
disposer l'unique organe que nous possédions pour « opérer », c'est-à-dire
notre cœur, en le conformant aux exigences de la vérité, car : « La
vérité ne demande pas mieux que de faire alliance avec l'homme ; mais elle
veut que ce soit avec l'homme seul, et sans aucun mélange de tout ce qui
n'est pas fixe et éternel comme elle. » (Le Nouvel homme, § 1.)
Or ce mélange « non-fixe », c'est tout ce qui relève de la
nature prévaricatrice, des adhérences de la chair, de l'antique séduction du
serpent, des illusions du vieil homme qui ne trouvent leur réparation que
dans le travail de sanctification : « Dieu veut qu'on le serve en esprit,
mais il veut qu'on le serve aussi en vérité (...) c'est le cœur de l'homme
qu'il faut sanctifier, et porter en triomphe aux yeux de toutes les nations.
Le cœur de l'homme est issu de l'amour et de la vérité ; il ne peut
recouvrer son rang qu'en s'étendant jusqu'à l'amour et à la vérité. » (L'Homme
de désir, § 199.)
VI. La
Société des indépendants
Ainsi lorsque nous
nous sommes retrouvés, quasiment à deux siècles de la Naissance au Ciel du
théosophe d’Amboise, regardant honnêtement ce qu’il en était de l’état de la
situation de l’héritage saint-martinien, nous est apparu à l’évidence
extrême la distance qui séparait la plupart des cercles se revendiquant du
Philosophe Inconnu de sa pensée originale, tant s'était largement imposée
l'idée que chacun devait poursuivre, à des degrés divers, des buts et des
objectifs qui lui étaient devenus propres, et travailler sur des sujets bien
différents, pour le moins, des intentions premières de ce bon maître qui
n’hésitait pas à se définir comme « l’ami du Christ ». Or, un examen sérieux
de ce que souhaitait véritablement Saint-Martin pour ses intimes, nous
démontrait immédiatement le fossé, pour ne pas dire l'abîme, qui nous
tenait aujourd’hui radicalement éloignés de l'œuvre « saint-martinienne »
effective.
C'est pourquoi, il nous a semblé impératif, au sein du Grand Prieuré
des Gaules, de par l'exigence
de nos devoirs en tant que disciples
sincères se voulant fidèles et respectueux de l’esprit et des intentions du
Philosophe Inconnu, d'entreprendre une sorte de rétablissement de l'esprit
saint-martinien, et de constituer ou, plus exactement, de réveiller,
par delà mais aussi à partir de nos propres qualifications Martinistes, bénis et
soutenus en cela par les bienveillants
et précieux conseils de notre regretté Frère et Père Robert Amadou
(1924-2006), cette « Société des Indépendants »,
Société imaginée et espérée jadis par Saint-Martin lui-même,
de manière à ce que puisse s’y effectuer, loin du bruit et du monde, le lent
processus de purification, de régénération et de sanctification et de
réconciliation, processus essentiel fondé sur la prière intérieure,
nourri par l’oraison et sous-tendu par
l’humilité du cœur.
Sous les auspices de cette « Société des Indépendants », « et de la
doctrine profonde à laquelle s’applique ses différents membres » (Le
Crocodile, Chant 15), s’est édifiée ainsi, dans le respect des principes
saint-martiniens, non un « Ordre » Martiniste de plus parmi les innombrables
Ordres se déclarant et se présentant comme tels, mais la petite « Société »
désirée par le Philosophe Inconnu, à savoir la réunion des Serviteurs
Inconnus, de ces « Indépendants » qui ont accueilli le message de l’Evangile
et se considèrent, simplement, comme des pauvres disciples du Christ Jésus,
הושהי,
Notre Divin Maître Réparateur et Seigneur.
Telle est l’œuvre que se sont fixés les membres de cette « Société » pensée
par Saint-Martin comme une
Fraternité du Bien,
une Société quasi religieuse, à savoir
la Société des Frères, silencieux et invisibles, consacrant leurs travaux à
la célébration des mystères de la naissance du Verbe dans l’âme ; cercle
intime des pieux Serviteurs de
הושהי,
regroupés, selon le vœu même du Philosophe Inconnu, et afin de répondre à sa
volonté initiale et première, en « Société des Indépendants », qui n’a « nulle
espèce de ressemblance avec aucune des sociétés connues » (Le
Crocodile, Chant 14.) ;
« C’est
cette Société que je vous annonce comme étant la seule de la terre qui soit
une image réelle de la société divine, et dont je vous préviens que je suis
le fondateur. » (Le Crocodile, Chant 91.)
En une formule dont il avait incontestablement le secret, et que Robert
Amadou aimait souvent à répéter, Louis-Claude de Saint-Martin nous présenta
les moyens d'accomplir le long trajet en direction du Sanctuaire intérieur
afin de contempler l’incomparable Gloire de l’Eternel et se prosterner
devant l'infinité de son Amour, formule qui résume tout le programme du
saint-martinisme tel que nous le pratiquons au sein du Grand Prieuré des
Gaules : « Nous avons toujours l'autel avec nous qui est notre cœur, le
Sacrificateur qui est notre parole et le sacrifice qui est notre corps. »
(Leçons de Lyon, n° 76, 25 octobre 1775, SM).
Voilà, pour Saint-Martin, et ceux qui, se revendiquant de sa
pensée, se réunissent sous le nom de « Société des Indépendants », quelle
est l'œuvre authentique, quel est l'itinéraire dans lequel nous nous sommes
engagés, en écartant de nous les larges routes spacieuses conduisant aux
précipices et à la perte, car nous conservons pieusement en mémoire cette
pertinente sentence du Philosophe Inconnu : « malheur à celui qui ne
fonde pas son édifice spirituel sur la base solide de son cœur en
perpétuelle purification et immolation par le feu sacré. » (Portrait,
427). Il nous est donc demandé de nous saisir tout entier, de nous
abandonner et de plonger avec confiance dans les bras du Seigneur sans
essayer de vouloir encore s'accrocher à de vieilles branches mortes, de même
qu’il nous est pareillement nécessaire, dans un identique mouvement, de nous
soumettre au mystère de l'Amour Infini et d'entrer dans la pure communion du
Ciel, suivant en cela le précieux conseil que nous donna, par delà la
distance des siècles, Louis-Claude de Saint-Martin : « Âme humaine,
unis-toi à Celui qui a apporté sur la terre le pouvoir de purifier toutes
les substances ; unis-toi à celui qui, étant Dieu, ne se fait connaître
qu'aux simples et aux petits, et se laisse ignorer des savants. » (L'Homme
de désir, § 201.)
Paris, en la fête de la saint
Michel, le samedi 30 septembre 2006.
Le Philosophe Inconnu de la Société des
Indépendants
du Grand Prieuré des Gaules
_______________________
Robert Amadou, fin analyste dans ces domaines délicats,
expliquera en ces termes la position de Saint-Martin : « Louis-Claude
de Saint-Martin rejettera les rites théurgiques, et les rites
maçonniques, comme inutiles et dangereux. Le Philosophe Inconnu croit,
il sait que nous avons davantage que ne le déplorait Martines : nous
avons l'interne qui enseigne tout et protège de tout, le cœur où tout se
passe entre Dieu et l'homme, par la médiation unique du Christ et les
épousailles de la Sagesse. La rencontre avec la chose devient mystique.
Tenons,
exhorte Saint-Martin, plus à la marche des principes et des agents
supérieurs qu'à celle des principes inférieurs et élémentaires.
Défions-nous donc du sidérique, encore appelé astral, ou céleste, et
surtout de sa branche active. Quand on ouvre toutes grandes les portes,
on ne sait qui va entrer et, même si, contre la vraisemblance, toutes
précautions étaient prises, les formes théurgiques, comme toutes formes,
risqueraient de détourner plus que de soutenir l'homme de désir qui
possède tout en lui, pourvu que Dieu y vienne et, par conséquent, qu'il
ait nettoyé et orné la salle du festin, poli le miroir dont la pureté
permet l'assimilation du reflet au reflété. »
Saint-Martin
reviendra en détail sur la façon dont nous devons procéder pour
accomplir notre culte sacrificiel et expliquera : « Comment
devons-nous offrir le sacrifice de notre corps et de notre esprit, pour
qu'il puisse être agréable au Seigneur ? C'est, premièrement, quant à
notre corps, de faire régner toujours sur lui notre être spirituel, pour
lui faire suivre ses lois d'ordre, en évitant tous les excès des sens,
pour maintenir notre sang dans un équilibre parfait et les éléments qui
composent notre forme dans l'harmonie qui produit la santé du corps.
Quant à notre
esprit, c'est de reconnaître sans cesse la toute-puissance de l'Eternel,
sa bonté, sa sagesse et sa miséricorde infinie ; et notre néant, que
nous ne pouvons sentir sans reconnaître en même temps l'entière
dépendance où nous sommes de lui et l'horreur d'en être séparés. C'est
par l'habitude de ces sentiments et par la prière, ou le désir continuel
de l'âme de se rapprocher de son principe, par l'offrande continuelle de
notre volonté et de notre libre arbitre et une résignation parfaite à
l'accomplissement de tous les décrets divins, que nous pouvons espérer
de faire agréer notre sacrifice en expiation de ce que nous devons à la
justice divine. »
(Leçons de Lyon, n° 78, 11 novembre 1775, SM).
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