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SOCIETE   DES   INDÉPENDANTS

 

« Epoux de mon âme, toi par qui elle a conçu le saint désir de la Sagesse, viens m'aider toi-même à donner la naissance à ce fils bien-aimé que je ne pourrai jamais trop chérir. Dès qu'il aura vu le jour, plonge-le dans les eaux pures du baptême de ton esprit vivifiant, afin qu'il soit inscrit sur le livre de vie, et qu'il soit reconnu pour jamais comme étant au nombre des fidèles membres de l'Eglise du Très-Haut. »

 

    Louis-Claude de Saint-Martin, Prière n° VII

Quel est le Martinisme pratiqué au sein du Grand Prieuré des Gaules ?

    La question pourrait à l’évidence, sous son intitulé relativement simple, surprendre quelque peu, si l’on ne se penchait un instant, avec attention, sur ce qu’elle nous révèle en réalité en tant qu’intéressante information, et ouvre comme perspective spirituelle originale.

    Tout d’abord, et cela n’est pas anodin, ni non plus courant du point de vue des habitudes en ces domaines relativement fermés, elle nous indique, de manière claire et directe, qu’il existe une pratique Martiniste au sein de notre Ordre, et donc des frères qui se consacrent, et le mot n’est pas ici utilisé sans intention, à des travaux placés sous les auspices du Philosophe Inconnu, c’est-à-dire Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), l’un des penseurs majeurs de l’illuminisme chrétien au XVIIIe siècle.

    D’autre part, cette question laisse plus ou moins sous-entendre, à l’évidence, qu’il y aurait un Martinisme spécifique au Grand Prieuré des Gaules, une façon particulière de vivre cet engagement qui lui appartiendrait en propre.

 I. Rappel historique

  •  A la première interrogation il est aisé de répondre puisqu’il n’est plus fait secret aujourd’hui de l’existence d’une Société Martiniste œuvrant, en tant qu’Ordre Associé, à l’intérieur de nos structures, possédant une fonction bien précise et occupant une place certes discrète, mais cependant effective et féconde.

  • Le  second aspect de la question, portant sur une éventuelle spécificité de notre Martinisme  propre au Grand Prieuré des Gaules, demande que l’on s’y arrête un peu plus longuement car il fait appel à des éléments non évidents et qui peuvent, légitimement, apparaître comme obscurs, d’autant touchant à des sujets sur lesquels on pose souvent délicatement un certain voile d’opacité.

  •  Comment donc aborder notre exposé, afin de projeter une sensible et profitable lumière sur les éléments qui participent de la nature même de nos travaux Martinistes ? Avant que de répondre à ces questions, et en premier lieu, attachons-nous très rapidement à indiquer d’où ce courant tire son origine.

   Historiquement, la doctrine Martiniste prend sa source chez Martinès de Pasqually (1710-1774), il en est, à de nombreux égards, l'incontestable père fondateur et le premier prophète. Thaumaturge et homme de Dieu, ses connaissances, seront directement à la base des écrits et de la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin. Personnage déroutant, né à Grenoble, Martinès semble avoir hérité, sans doute par transmission familiale, d'un enseignement judéo-chrétien dont nul, jusqu'à présent, de par une absence quasi totale de documents, n'a pu véritablement déterminer la nature. Il va cependant, par son action, et en peu d’années, bouleverser la vie initiatique de nombreux maçons érigeant une structure qui le rendra célèbre, connue sous le nom d'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, qu’il avait d’ailleurs baptisé, initialement, Ordre des Elus Coëns de Josué.

    Martinès de Pasqually laissera un enseignement, ou plus exactement léguera une doctrine et une pensée fermement établies. Présentant des caractéristiques surprenantes, elles possèdent toutefois une cohérence admirable, fournissant, sur de nombreux points complexes de l'Histoire universelle, des éclairages essentiels, offrant, à celui qui prend la peine de s'y pencher un instant, d'entrer dans l'intelligence des causes premières et la compréhension de vérités qui, pour certaines, étaient jusqu'alors bien obscures. Le Martinisme, tel que Martinès en formulera les premières bases, possède ainsi un corpus doctrinal fondé sur un principe premier qui se résume à cette affirmation simple, qui traverse d’ailleurs tout son Traité de la réintégration des êtres dans leur première propriété, vertu et puissance spirituelle divine : l'homme n'est pas actuellement dans l'état qui fut le sien primitivement ; victime d'une Chute dont il est responsable, il vit désormais comme un prisonnier, un exilé au sein d'un monde et d'un corps qui lui sont étrangers.

    Cette doctrine, dont beaucoup d’éléments furent initialement exprimés dans l'Ecriture Sainte, évoqués par les Apôtres, puis, au cours des siècles par les Père de l'Eglise, sera pieusement conservée, rappelée, mais également développée, précisée, amendée et sur certains points singulièrement corrigée, voire même parfois nettement redressée, d'une judicieuse et pertinente manière, par deux des disciples les plus éclairés de Martinès de Pasqually, à savoir Louis-Claude de Saint-Martin, déjà évoqué, dit le « Philosophe Inconnu », et Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), ce dernier ayant travaillé à adapter au symbolisme de la Maçonnerie Ecossaise et aux structures chevaleresques de la Stricte Observance les enseignements martinésiens. On ne manquera pas de rappeler, à ce titre, que l'appellation « Martiniste », primitivement, avant que Papus (1865-1916) et Augustin Chaboseau (1868-1946) n’en popularisent le terme par la fondation d’un Ordre connu sous cette appellation, entre 1887 et 1891, qui bénéficia effectivement d’un certain rayonnement, provient précisément des Maçons du Régime Ecossais Rectifié établis en Russie, désignés de la sorte puisqu'ils étaient généralement, par delà leur qualité de frères rattachés à la Réforme de Lyon, des adeptes plus ou moins actifs des pratiques de Martinès, mais surtout des admirateurs enthousiastes de la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin, et pour certains même, comme dans le cas de Nicolaï Novikof (1744-1818), des disciples directs et intimes du Philosophe Inconnu.

 II. Originalité de Saint-Martin

    De fait, Saint-Martin avait établi, tout au long de ses écrits et dans son attitude, une approche personnelle des thèses martinésiennes, se distinguant de manière significative, en insistant très tôt, quelque peu gêné par la complexité des pratiques des élus coëns, sur l'importance de la réception silencieuse et intime de la Parole sacrée, ainsi que sur le caractère supérieur du cheminement selon l'interne, pour reprendre une de ses expressions favorites, déclarant ouvertement et fermement, qu'il était inutile de s'embarrasser de techniques pesantes, qu’il était vain de laborieusement s'attarder avec les élémentaires et les esprits intermédiaires, et qu'il convenait, bien au contraire, de s'ouvrir directement, par une sincère purification du cœur, aux mystères de la génération du Verbe en nous. S’écartant donc de pratiques qu'il jugeait dangereuses et contraignantes, Saint-Martin, qui choquera par ses propos certains des anciens élèves de Martinès, prônera, dans ce que l’on se devrait d’appeler non pas le Martinisme afin de dissiper de nombreuses équivoques, mais le saint-martinisme, un retour à la simplicité évangélique, et se fera l'ardent prophète d'une union substantielle avec le Divin, union dans laquelle se doivent absolument de dominer le dépouillement le silence et l'amour [1].

III.  La voie intérieure saint-martinienne

   Le Philosophe Inconnu, en effet, n'hésitera pas à défendre et encourager la possibilité d'un travail opératif hautement spiritualisé, écartant les pièges que ne manquent jamais de produire les procédés par trop dépendants des manifestations phénoménales.

   Mais qu'est-ce qui était, au fond,  à l'origine d'une telle attitude, d'autant venant du secrétaire même de Martinès, de celui qui avait été, les dernières années avant sa disparition, le plus proche collaborateur et l'auxiliaire privilégié du maître ? Le mystère, qui déjà au XVIIIe siècle, intriguait et parfois troublait ceux qui étaient versés dans ces domaines, se poursuit encore de nos jours et continue d'alimenter les légitimes réflexions et nombreuses  interrogations des « hommes de désir » .

   En réalité, la nécessité de l'intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, est justifiée par Saint-Martin à cause de la faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source, qui mettent en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l'ombre apaisante de la profonde paix du cœur : « A peine l'homme fait-il un pas hors de son intérieur, que ces fruits des ténèbres l'enveloppent et se combinent avec son action spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu'elle sort de lui, serait saisie et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s'il respirait un air corrompu. (...) combien (...) l'homme court de dangers dès qu'il sort de son centre et qu'il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)  

   L'homme doit donc se persuader, qu'il n'a rien à attendre des régions étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d'y découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent d'être mises à jour et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l'homme ne sont pas situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de l'agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile course, les énergies vers les réalités  non essentielles et périphériques.  

   Saint-Martin insistera sur ce point avec force : « Par ses imprudences, l'homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d'autant plus funestes et plus obscurs, qu'ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l'homme se trouvant placé comme au milieu d'une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l'entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu'il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière. (...) l'œuvre véritable de l'homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ibid.)

 IV. La nécessaire purification du cœur

   L'œuvre véritable se passe effectivement loin de l'extérieur et des mouvements insensés, car c'est dans l'interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu'ont lieu l'authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l'exercice constant de la prière et de l'adoration. C'est là le saint labeur, la pure occupation, la vocation première de celui qui est destiné au service des autels de la Divinité. Notre prière doit être un chant pur, un sublime baume, un encens de bonne odeur ; car elle est le doux entretien auquel l'homme doit consacrer ses jours, et, également, « consacrer » son être, car c'est ce que Dieu, dans son insondable amour, attend et espère de ses enfants.

    Cette attitude, qui put surprendre dans un premier temps les amis de Saint-Martin, pour la plupart des adeptes instruits en quête d’initiations aux titres prestigieux, des curieux ou des lettrés, gens du monde en recherche de connaissances mystérieuses, finira lentement par s'imposer aux plus sensibles et éveillés aux pieuses vérités, et leur apparaître comme le seul chemin, sûr et élevé, dispensateur d'ineffables bienfaits et de nombreux fruits, alors même que beaucoup d'autres, hélas,  ne parvenaient pas à comprendre, ne voyaient pas ce qui était à l'origine de cette attitude chez le Philosophe Inconnu, dont ce dernier se faisait l'avocat dans ses ouvrages, attitude nouvelle et tellement surprenante, voire choquante pour eux, habitués aux fastueux décorums des réceptions maçonniques, à la superficielle gloire des titres et des charges, ou encore fascinés par les impressions sensibles que provoquaient certaines pratiques étranges et peu communes, enseignées par quelques maîtres renommés et célèbres dont le siècle des Lumières était si friand.

    Si Martinès insistait principalement sur la nature horrible et ténébreuse du crime de notre premier parent selon la chair, Saint-Martin se penchera, quant à lui, avec une attention accrue, faisant preuve d’une capacité exceptionnelle de perception à l'égard de ce que sont les divers rouages de l'âme humaine, sur le lamentable état dans lequel se trouvent intérieurement à présent les fils d'Adam, et constatera, non seulement la profonde dégradation et déchéance qui les frappent leur ayant fait perdre leur statut privilégié vis-à-vis du Créateur, mais, également, les réduisant dans toutes leurs facultés et, en particulier, les condamnant à une sorte de quasi « mort morale ».

   Cette situation tragique caractérisant l'humanité actuelle, frappera et affectera tellement Saint-Martin, qu'il considérera, non sans raison, comme vaine et stérile toute action ne posant pas comme préalable absolu une véritable « purification », et ce avant toute entreprise d'instauration d'un contact ou d'un dialogue avec le Ciel. L'homme est dans un tel état d’abjection souligna Saint-Martin, qu'il lui faut d'abord, et en premier lieu, qu'il se reconnaisse misérable pécheur et s'humilie profondément devant le Seigneur, afin d'espérer pouvoir oser, après être passé par les différentes étapes de la repentance, s'adresser à l'Eternel.

    De ce fait, on comprend ce qui put conduire Saint-Martin à affirmer : « La prière est la principale religion de l'homme, parce que c'est elle qui relie notre cœur à notre esprit... » (La Prière, in Œuvres posthumes), car l'intuition majeure qui se fit jour dans sa pensée fut de se rendre compte, dans une sorte d'illumination vive, que l'homme, malgré tous ses efforts, mobilisant mille et une techniques, développant un appareil complexe fait de rites, d'invocations, de gestes symboliques, s'il ne transforme pas radicalement son cœur, s'agite en réalité en vain et reste, malheureusement, comme le dira l’Apôtre Paul, une triste et inutile « cymbale retentissante » (I Corinthiens 12, 1).

 V. L’alliance avec la Vérité

    Saint-Martin qui se demandait, dans les premiers temps de son initiation auprès de Martinès, s'il était bien nécessaire d'employer tant de moyens pour s'adresser à l'Eternel [2], sera en revanche assez rapidement convaincu que la seule chose, indispensable et quasi impérative, pour pouvoir s'unir à Dieu, est de se présenter devant lui avec un cœur pur, c’est-à-dire avec un vrai désir et une âme humiliée [3].

    Ce sont là les uniques conditions d'une relation spirituelle authentique, d'une ouverture effective au divin, d'un ineffable entretien de cœur à cœur avec l’Eternel. Loin des vaines prétentions humaines désireuses de parvenir à Dieu par des voies incertaines et fausses, le plus souvent emplies d'orgueil et de vanité, il faut, bien au contraire, préparer et disposer l'unique organe que nous possédions pour « opérer », c'est-à-dire notre cœur, en le conformant aux exigences de la vérité, car : « La vérité ne demande pas mieux que de faire alliance avec l'homme ; mais elle veut que ce soit avec l'homme seul, et sans aucun mélange de tout ce qui n'est pas fixe et éternel comme elle. » (Le Nouvel homme, § 1.)

    Or ce mélange « non-fixe », c'est tout ce qui relève de la nature prévaricatrice, des adhérences de la chair, de l'antique séduction du serpent, des illusions du vieil homme qui ne trouvent leur réparation que dans le travail de sanctification : « Dieu veut qu'on le serve en esprit, mais il veut qu'on le serve aussi en vérité (...) c'est le cœur de l'homme qu'il faut sanctifier, et porter en triomphe aux yeux de toutes les nations. Le cœur de l'homme est issu de l'amour et de la vérité ; il ne peut recouvrer son rang qu'en s'étendant jusqu'à l'amour et à la vérité. » (L'Homme de désir, § 199.)

VI. La Société des indépendants

    Ainsi lorsque nous nous sommes retrouvés, quasiment à deux siècles de la Naissance au Ciel du théosophe d’Amboise, regardant honnêtement ce qu’il en était de l’état de la situation de l’héritage saint-martinien, nous est apparu à l’évidence extrême la distance qui séparait la plupart des cercles se revendiquant du Philosophe Inconnu de sa pensée originale, tant s'était largement imposée l'idée que chacun devait poursuivre, à des degrés divers, des buts et des objectifs qui lui étaient devenus propres, et travailler sur des sujets bien différents, pour le moins, des intentions premières de ce bon maître qui n’hésitait pas à se définir comme « l’ami du Christ ». Or, un examen sérieux de ce que souhaitait véritablement Saint-Martin pour ses intimes, nous démontrait immédiatement le fossé, pour ne pas dire l'abîme, qui  nous tenait aujourd’hui radicalement éloignés de l'œuvre « saint-martinienne » effective.

   C'est pourquoi, il nous a semblé impératif, au sein du Grand Prieuré des Gaules, de par l'exigence de nos devoirs en tant que disciples sincères se voulant fidèles et respectueux de l’esprit et des intentions du Philosophe Inconnu, d'entreprendre une sorte de rétablissement de l'esprit saint-martinien, et de constituer ou, plus exactement, de réveiller, par delà mais aussi à partir de nos propres qualifications Martinistes, bénis et soutenus en cela par les bienveillants et précieux conseils de notre regretté Frère et Père Robert Amadou (1924-2006), cette « Société des Indépendants », Société imaginée et espérée jadis par Saint-Martin lui-même, de manière à ce que puisse s’y effectuer, loin du bruit et du monde, le lent processus de purification, de régénération et de sanctification et de réconciliation, processus essentiel fondé sur la prière intérieure, nourri par l’oraison et sous-tendu par l’humilité du cœur. 

    Sous les auspices de cette « Société des Indépendants », « et de la doctrine profonde à laquelle s’applique ses différents membres » (Le Crocodile, Chant 15), s’est édifiée ainsi, dans le respect des principes saint-martiniens, non un « Ordre » Martiniste de plus parmi les innombrables Ordres se déclarant et se présentant comme tels, mais la petite « Société » désirée par le Philosophe Inconnu, à savoir la réunion des Serviteurs Inconnus, de ces « Indépendants » qui ont accueilli le message de l’Evangile et se considèrent, simplement, comme des pauvres disciples du Christ Jésus, הושהי, Notre Divin Maître Réparateur et Seigneur.

    Telle est l’œuvre que se sont fixés les membres de cette « Société » pensée par Saint-Martin comme une Fraternité du Bien, une Société quasi religieuse, à savoir la Société des Frères, silencieux et invisibles, consacrant leurs travaux à la célébration des mystères de la naissance du Verbe dans l’âme ; cercle intime des pieux Serviteurs de הושהי, regroupés, selon le vœu même du Philosophe Inconnu, et afin de répondre à sa volonté initiale et première, en « Société des Indépendants », qui n’a « nulle espèce de ressemblance avec aucune des sociétés connues » (Le Crocodile, Chant 14.) ; « C’est cette Société que je vous annonce comme étant la seule de la terre qui soit une image réelle de la société divine, et dont je vous préviens que je suis le fondateur. » (Le Crocodile, Chant 91.)

   En une formule dont il avait incontestablement le secret, et que Robert Amadou aimait souvent à répéter, Louis-Claude de Saint-Martin nous présenta les moyens d'accomplir le long trajet en direction du Sanctuaire intérieur afin de contempler l’incomparable Gloire de l’Eternel et se prosterner devant l'infinité de son Amour, formule qui résume tout le programme du saint-martinisme tel que nous le pratiquons au sein du Grand Prieuré des Gaules : « Nous avons toujours l'autel avec nous qui est notre cœur, le Sacrificateur qui est notre parole et le sacrifice qui est notre corps. [4]» (Leçons de Lyon, n° 76, 25 octobre 1775, SM).

    Voilà, pour Saint-Martin, et ceux qui, se revendiquant de sa pensée, se réunissent sous le nom de « Société des Indépendants », quelle est l'œuvre authentique, quel est l'itinéraire dans lequel nous nous sommes engagés, en écartant de nous les larges routes spacieuses conduisant aux précipices et à la perte, car nous conservons pieusement en mémoire cette pertinente sentence du Philosophe Inconnu : « malheur à celui qui ne fonde pas son édifice spirituel sur la base solide de son cœur en perpétuelle purification et immolation par le feu sacré. » (Portrait, 427). Il nous est donc demandé de nous saisir tout entier, de nous abandonner et de plonger avec confiance dans les bras du Seigneur sans essayer de vouloir encore s'accrocher à de vieilles branches mortes, de même qu’il nous est pareillement nécessaire, dans un identique mouvement, de nous soumettre au mystère de l'Amour Infini et d'entrer dans la pure communion du Ciel, suivant en cela le précieux conseil que nous donna, par delà la distance des siècles, Louis-Claude de Saint-Martin : « Âme humaine, unis-toi à Celui qui a apporté sur la terre le pouvoir de purifier toutes les substances ; unis-toi à celui qui, étant Dieu, ne se fait connaître qu'aux simples et aux petits, et se laisse ignorer des savants. » (L'Homme de désir, § 201.)

Paris, en la fête de la saint Michel, le samedi 30 septembre 2006.

Le Philosophe Inconnu de la Société des Indépendants

du Grand Prieuré des Gaules    

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1] Robert Amadou, fin analyste dans ces domaines délicats, expliquera en ces termes la position de Saint-Martin : « Louis-Claude de Saint-Martin rejettera les rites théurgiques, et les rites maçonniques, comme inutiles et dangereux. Le Philosophe Inconnu croit, il sait que nous avons davantage que ne le déplorait Martines : nous avons l'interne qui enseigne tout et protège de tout, le cœur où tout se passe entre Dieu et l'homme, par la médiation unique du Christ et les épousailles de la Sagesse. La rencontre avec la chose devient mystique.

Tenons, exhorte Saint-Martin, plus à la marche des principes et des agents supérieurs qu'à celle des principes inférieurs et élémentaires. Défions-nous donc du sidérique, encore appelé astral, ou céleste, et surtout de sa branche active. Quand on ouvre toutes grandes les portes, on ne sait qui va entrer et, même si, contre la vraisemblance, toutes précautions étaient prises, les formes théurgiques, comme toutes formes, risqueraient de détourner plus que de soutenir l'homme de désir qui possède tout en lui, pourvu que Dieu y vienne et, par conséquent, qu'il ait nettoyé et orné la salle du festin, poli le miroir dont la pureté permet l'assimilation du reflet au reflété. »

 [2] « Lorsque dans les premiers temps de mon instruction je voyais le maître P. [Pasqually] préparer toutes les formules et tracer tous les emblèmes et tous les signes employés dans ses procédés théurgiques, je lui disais : Maître, comment, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ! » (Mon Portrait historique et philosophique, 41).

 [3] Voici en quels termes, dans les Leçons de Lyon, Jean-Baptiste Willermoz évoque cette purification du cœur : « Notre action doit être la prière et les gémissements du cœur que doit faire pousser le sentiments de nos maux, de nos privations, de nos imperfections, de nos désordres, et notre faiblesse ; ce qui nous prouve que nous ne sommes pas dans notre loi d'ordre. Mais, ne pouvant pas toujours prier, à cause des soins qu'exigent les besoins de notre corps, il faut au moins, même en nous livrant à ces soins temporels, tendre à notre principe par nos désirs, et comme ce sont les impuretés et les souillures qui nous ont séparés de lui, nous devons combattre sans cesse pour écarter et rejeter de nous tout ce que nous sentons qui est contraire à notre loi et pour nous dépouiller de tout ce qui nous souille. C'est en surmontant ainsi tous les obstacles qui nous empêchent d'accomplir notre loi, que nous recouvrerons l'exercice et que l'Esprit se communiquera plus intimement à nous pour nous rendre l'usage de nos facultés. » (Leçons de Lyon, n° 97, 8 mai 1776, W).

[4] Saint-Martin reviendra en détail sur la façon dont nous devons procéder pour accomplir notre culte sacrificiel et expliquera : « Comment devons-nous offrir le sacrifice de notre corps et de notre esprit, pour qu'il puisse être agréable au Seigneur ? C'est, premièrement, quant à notre corps, de faire régner toujours sur lui notre être spirituel, pour lui faire suivre ses lois d'ordre, en évitant tous les excès des sens, pour maintenir notre sang dans un équilibre parfait et les éléments qui composent notre forme dans l'harmonie qui produit la santé du corps.

Quant à notre esprit, c'est de reconnaître sans cesse la toute-puissance de l'Eternel, sa bonté, sa sagesse et sa miséricorde infinie ; et notre néant, que nous ne pouvons sentir sans reconnaître en même temps l'entière dépendance où nous sommes de lui et l'horreur d'en être séparés. C'est par l'habitude de ces sentiments et par la prière, ou le désir continuel de l'âme de se rapprocher de son principe, par l'offrande continuelle de notre volonté et de notre libre arbitre et une résignation parfaite à l'accomplissement de tous les décrets divins, que nous pouvons espérer de faire agréer notre sacrifice en expiation de ce que nous devons à la justice divine. » (Leçons de Lyon, n° 78, 11 novembre 1775, SM).  

 

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